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La guerre de l’huile de palme

déforestation Indonésie

L’huile de palme est régulièrement mise à l’index dans les médias et elle s’invite à la table, encore, en ce début d’année sur un fond de guerre économique entre l’Union Européenne et les pays producteurs asiatiques.

Pour ceux qui n’ont pas suivi les aventures de l’huile de palme ou n’ont pas pris position concernant le boycott du Nutella lors des derniers débats de famille, nous vous faisons une petite piqûre de rappel sur le dossier « huile de palme ».

Un peu d’histoire

L’huile de palme provient de la pulpe des fruits du palmier à huile (Elaeis Guineensis), originaire d’Afrique tropicale. Le palmier à huile africain fut introduit en Asie par des botanistes pour la première fois dès 1848 et la première plantation commerciale a été établie à Sumatra, en Indonésie par un agronome belge, Adrien Hallet.

Mais c’est grâce ou à cause d’un français, Henri Fauconnier, que l’on doit l’essor industriel de la culture de l’huile de palme au début du XXème siècle (1917) en Malaisie, où son exploitation s’est développée ; l’Indonésie et la Malaisie étant les principaux producteurs d’huile de palme, de nos jours, avec près de 90% de la production mondiale. 

Jusqu’aux années 60, la culture dominante en Malaisie était la culture de l’hévéa mais avec l’arrivée du caoutchouc synthétique, le gouvernement a entamé une vaste politique de diversification afin de réduire sa dépendance à l’égard du caoutchouc pour favoriser la culture des palmiers à huile. Alors que la surface cultivée en palmier était de 54 000 hectares en 1960, elle est passée 30 ans plus tard à près de 2 000 000 d’hectares.

Dans les années 80, tant que la production d’huile de palme concernait l’économie locale ou même l’exportation vers l’Europe pour une utilisation spécifique (savons, bougies) donc limitée, l’environnement ne semblait pas encore menacé.

Mais les industriels, dans les années 2000, ont vite compris l’intérêt de cette huile bon marché et ont délaissé les graisses animales (notamment le beurre) et les huiles végétales plus chères à produire pour les remplacer par l’huile de palme.

Devant la demande grandissante en huile de palme de la Chine, de l’Inde et des pays européens, les pays producteurs ont largement développé cette culture depuis 20 ans, via la déforestation incontrôlée et massive de leurs forêts primaires et la destruction des écosystèmes, de la flore et de la faune sauvage mais cela reste pour eux, avant tout, un moteur majeur de croissance économique et une source de carburant alternative.

La culture du palmier à huile

Le palmier à huile prospère dans les zones où la température varie de 22°C (minimum) à 33°C (maximum), sa culture nécessite au moins 5 à 6 heures d’ensoleillement par jour et 80% d’humidité pour une croissance optimale avec des précipitations annuelles uniformes, ce qui fait que des pays comme l’Inde, par exemple, bien qu’au climat chaud, ne conviennent pas en terme de répartition annuelle des précipitations et de taux d’humidité.

L’huile de palme figure parmi les produits les plus efficaces en agriculture tropicale, les rendements sont bien supérieurs à la culture du soja par exemple alors que le soja nécessite 8 fois plus d’espace. La culture du palmier à huile est également une culture sans OGM contrairement au soja.

La culture de l’huile de palme nécessitant d’énormes besoins en eau (200 litres par jour et par arbre, et encore plus en été), elle est encore moins adaptée aux pays où la gestion des ressources d’eau est déjà un problème. Le palmier produit, toute l’année, des fruits dès sa 3ème année après plantation. Cela implique que durant les trois premières années, il n’y a aucune rentabilité pour les agriculteurs.

Comme pour les autres cultures intensives, il est nécessaire d’utiliser des produits phytosanitaires de type herbicides pour le désherbage (glyphosates), la lutte contre les ravageurs (scarabée rhinocéros, cochenille farineuse) et les maladies (pourriture, flétrissement…) ainsi qu’un apport régulier en nutriments et engrais.

La culture sur brulis, méthode anciennement utilisée par le autochtones, a toujours existé, elle consistait à défricher sans mettre en péril l’environnement car la superficie autorisée par famille était limitée et la propagation du feu contrôlée.

Depuis, l’accroissement de la culture des palmiers à huile, les entreprises ont continué à appliquer cette méthode car le défrichement à l’aide d’un équipement mécanique coûte deux fois plus cher que le brûlage. Les incendies ainsi provoqués libèrent dans l’atmosphère des fumées hautement toxiques qui détériorent la qualité de l’air et entraînent de nombreux problèmes respiratoires pour les habitants.

De plus, les normes d’exploitation n’étant pas toujours contrôlée et respectée et la corruption toujours présente, c’est toute l’industrie de l’huile de palme qui est polluante: pollution massive de l’air par les fumées noires aux abords des usines de traitement de l’huile et des raffineries, pollution des cours d’eau…

L’huile en elle-même, ça donne quoi ?

Du point de vue nutritionnel, l’huile de palme est-elle dangereuse pour la santé ?
Même pas ! Si elle est consommée avec modération, comme toutes les autres huiles.

L’huile de palme brute, non raffinée est de couleur rouge, en raison de son taux élevé en bêta-carotène. Elle contient des nutriments intéressants, des vitamines, et environ 50% d’acides gras saturés contre 7% pour l’huile de colza et 10% pour l’huile de tournesol. Consommés en excès, ces acides gras augmentent la synthèse de mauvais cholestérol. C’est une huile semi-solide à température ambiante, qui est moins difficile à travailler que le beurre (qui est 6 fois plus cher) et qui a une bonne résistance à la cuisson lorsqu’elle est utilisée pour la friture (stabilité à l’oxydation).

On ne peut pas lui reprocher grand-chose, elle entre dans la composition de nombreux produits alimentaires élaborés par l’industrie agro-alimentaire : chips, viennoiseries, gâteaux, etc… ce sont plutôt tous ces produits qui l’utilisent que vous devriez craindre plutôt que l’huile en elle-même. La question à se poser étant plus « Est-ce que le Nutella est bon pour la santé ? » plutôt que « Est-ce que l’huile de palme (utilisée dans le Nutella) est dangereuse pour la santé ? ». La réponse à la deuxième question étant NON. Je vous laisse répondre à la première question.

Son usage non alimentaire

L’intérêt industriel mondial majeur pour ce super-produit, depuis 20 ans (la production est passée de 15,2 millions de tonnes en 1995 à 56 millions de tonnes en 2013), a conduit à ces situations écologiques catastrophiques dans les pays producteurs qui y voient d’abord leur intérêt économique et des sources de développement pour leurs populations pauvres. On peut effectuer les mêmes parallèles dans d’autres zones du monde avec d’autres types de cultures (le chocolat en Afrique), à chaque fois qu’une agriculture devient prédominante et essentielle au développement économique d’un pays, sa culture et son expansion se fait au détriment de son écosystème.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’huile de palme n’est pas seulement utilisée dans l’industrie alimentaire mais également en cosmétique où elle est présente dans les shampoings, les savons, les crèmes ET surtout dans les biocarburants.

En 2018, 65% de toute l’huile de palme importée dans l’UE a été utilisée pour l’énergie et notamment pour fabriquer du biodiesel pour les voitures et les camions.

La prise de conscience des consommateurs européens, depuis une dizaine d’années, de l’impact sur l’environnement de la consommation d’huile de palme et leur positionnement contre son utilisation force les gouvernements européens à prendre position. Mais l’éternel combat entre les aspirations des peuples au changement et les intérêts des lobbies industriels fait qu’il y a toujours une différence entre la parole et les actes.

Une huile de palme durable

L’Europe exige que le biocarburant à base de d’huile de palme soit d’origine durable. La principale certification sur le marché de l’huile de palme est la CSPO (Certified Sustainable Palm Oil), elle certifie les cultures produites par des plantations d’huile de palme qui ont été auditées et certifiées de manière indépendante selon la norme RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil). Pour répondre à un besoin urgent en huile de palme durable, la table ronde sur l’huile de palme durable (RSPO) a été créée en 2004 en vue d’assurer la promotion de la croissance et de l’utilisation des produits durables du palmier à huile par le biais de normes mondiales crédibles. Elle rassemble les parties prenantes de l’industrie de l’huile de palme: les producteurs d’huile de palme, les sociétés agroalimentaires ou les distributeurs, les fabricants de biens de consommation, les détaillants, les banques et les investisseurs, les ONG de protection de l’environnement et de la nature (WWF), et les ONG de développement ou sociales.

La RSPO est devenue la norme mondialement reconnue pour l’huile de palme durable. Elle revendique en 2020, plus de 4500 adhérents dans 94 pays dans le monde, et la certification de plus de 15 millions de tonnes d’huile de palme soit près de 19% de la production mondiale.

Quelques industriels français membres de la RSPO: brioche Pasquier, Cémoi, Chanel, Danone, fromagerie Bel, L’Oreal, Michel et Augustin, Savane Brossard, St Hubert.

Sur le papier, c’est impressionnant et l’on aimerait y croire mais l’on reproche à cette certification qu’elle soit juste une façade pour que les industriels ne se donnent bonne conscience à grand coup de greenwashing.

Les associations écologistes reprochent à certains membres adhérents d’utiliser cette organisation pour se donner une crédibilité écologique tout en continuant à contribuer à la destruction de la forêt en toute impunité.

Ou en sommes-nous en 2020 ?

Face à ces dégâts environnementaux et sous la pression des peuples et des associations écologistes, la Commission européenne a choisi, dès 2015, de limiter l’emploi de biocarburants de sources non renouvelables et prévoit un abandon des biocarburants les plus nocifs d’ici à 2030.

Nous devions voir cette année, un coup d’arrêt de l’importation d’huile de palme en France, mais c’était sans compter les lobbies et l’intervention de députés français qui ont voté un report de 2020 à 2026 de l’exclusion de l’huile de palme de la liste des biocarburants nocifs (qui continuera donc à bénéficier d’avantages fiscaux comme les autres biocarburants). Ce contre mouvement de la France semblant être motivé par des raisons peu écologiques, en effet, la France a de gros intérêts économiques à ne pas fermer trop vite les vannes, notamment de sa toute nouvelle super raffinerie dans le sud de la France (Total), l’une des plus grandes d’Europe. Son activité est régulièrement dénoncée par les militants écologistes, dont Greenpeace, qui a bloqué son accès fin octobre.

Le serpent qui se mord la queue

Est-ce que le bannissement de l’huile de palme dans les biocarburants en Europe va avoir une incidence sur la déforestation ? Les spécialistes vous répondront que moins de 5% de la production mondiale d’huile de palme sera touchée par ce bannissement et que la production d’huile de palme qui était affectée à l’Union Européenne partira simplement dans une autre partie du monde sans diminuer la déforestation.

De plus, ce sont les petits producteurs spécialisés qui se sont adaptés pour le marché européen, ceux à qui l’on a demandé d’être certifiés RSPO-RED, qui vont être les premiers à subir ce dommage collatéral et perdre le fruit de leur travail alors que les autres productions non vertueuses ne seront pas affectées. Ceux qui ont fait le plus d’effort contre la déforestation ne sont pas ceux qui vont s’en sortir finalement et le signal que leur lance l’Europe ne va pas dans le bon sens.

Du côté des pays principaux producteurs d’huile de palme, la Malaisie et l’Indonésie, on voit d’ailleurs d’un très mauvais œil ce qui s’augure. Ce bannissement par l’Union Européenne de l’huile de palme est vu comme une attaque commerciale frontale et la contre-offensive est en route. Les pays producteurs se sentant menacés, menacent à leur tour de représailles et annoncent qu’aucun accord commercial ne pourrait être mené avec des pays européens tant que la menace du bannissement de l’huile de palme serait d’actualité. L’Indonésie étant pressentie pour devenir la 4ème puissance économique mondiale dans les 20 prochaines années, sur fond de guerre économique mondiale entre les Etats-Unis et la Chine, les pays européens ne sont pas prêts se tirer une balle dans le pied. Les 3 pays, premiers producteurs au monde d’huile de palme, la Malaisie, Indonésie et Thaïlande sont de gros acheteurs de produits européens, la France et  l’Allemagne aurait beaucoup à perdre dans une guerre ouverte avec ces pays, notamment dans les secteurs stratégiques comme l’aéronautique civile (Airbus), militaire (Rafale, Eurofighter) et le secteur automobile (Mercedes Benz).

La Malaisie reprochant aux pays européens d’utiliser de faux arguments dans une guerre économique : « L’attitude hostile envers l’huile de palme est le résultat d’intérêts alignés d’ONG, de politiciens et des producteurs européens de colza qui ne peuvent pas rivaliser avec l’huile de palme. »

« Quelques mois seulement après l’annonce de nos engagements en matière de développement durable, l’UE a proposé d’interdire l’huile de palme pour les biocarburants. Ce faisant, les dirigeants de l’UE n’ont peut-être pas réalisé le message qu’ils ont involontairement envoyé aux petits exploitants du tiers monde – que l’Europe n’achètera jamais leur huile de palme, que leurs efforts pour devenir durable ne sont pas pertinents et que cette industrie à travers laquelle tant de gens essaient de sortir de la pauvreté doit être détruite pour sauver la planète. »

Le Royaume-Uni, fraîchement sortie de l’Union Européenne, essaie de marquer des points et de nouer de nouveaux partenariats économiques en Asie, notamment avec la Malaisie, en se plaçant comme médiateur avec l’UE: « Des rapports scientifiques de l’université d’Oxford et de l’Union internationale pour la conservation de la nature suggèrent que l’interdiction de l’huile de palme pourrait être désastreuse pour l’environnement, déplaçant la demande vers les propres industries de biocarburants de l’UE, qui dépendent de cultures comme le colza, le maïs ou le soja – qui nécessitent tous plus de terres, d’eau et engrais. Ce serait du gagnant-gagnant pour tous. Cela aiderait la Malaisie à devenir le premier producteur mondial d’huile de palme véritablement durable et cela ouvrirait l’accès de la Grande-Bretagne post-Brexit aux marchés prospères de l’Asie du Sud-Est. »

Alors que les économies européennes déclinent, les économies asiatiques s’envolent. D’ici à 2030, les pays alliés d’Asie du Sud-Est (ASEAN) deviendront le quatrième marché unique au monde après l’UE, les États-Unis et la Chine. Dans ce contexte, il devient délicat pour les pays européens de se lancer dans des guerres économiques ouvertes avec des pays prospères juste pour des raisons de pression de leurs opinions. Et l’on sait que si les choses avancent dans telle ou telle direction, ce n’est pas forcément dû à la bonne volonté des politiques mais plutôt en réponse à des intérêts économiques et à la pression de lobbies.

Le choix du boycott de l’huile de palme est un choix personnel. Tout n’est ni tout blanc ni tout noir, mais il convient de se mobiliser et de mettre la pression à nos industriels et nos politiques pour qu’ils agissent en réels acteurs d’un développement durable, et ce grâce à vos outils de lobbyiste : votre porte-monnaie, votre bulletin de vote et les réseaux sociaux.

sources:
Greenpeace : https://www.greenpeace.fr
Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO) : https://rspo.org

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